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Société
8 juin 2022
La stigmatisation des personnes arabes dans la sphère publique
Comprendre la création de clichés racistes dans le temps long

Dans un nouveau contexte d’élections législatives, les grands sujets électoraux d’extrême droite se déclinent à l’échelle locale. L’immigration, l’identité ou encore la souveraineté sont des thèmes sans cesse exploités dans les discours des candidats à la députation des partis radicaux. Ces personnes issues de l'immigration, souvent réduites "aux jeunes de cités qui brûlent des voitures" (Julien Rancoul, candidat RN, 3e circonscription de l’Aude, interview Le Monde, 03 juin 2022), dont la cible constante de préjugés racistes. Pour lutter contre ces discours, comprendre leur ancrage et leur construction, il est important de faire un rappel historique. 

Réalisé par : Violette Guichard et Amaury Hamon

Depuis 1881, le racisme est puni par la loi et n’est plus une opinion ; c’est un délit, comme le dit une célèbre expression. L’injure raciste est une expression outrageante envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine, leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation ou une religion déterminée. Avez-vous déjà entendu ou lu que les arabes étaient fourbes ou des voleurs ? Si ce n’est pas le cas, il suffit de faire une rapide recherche sur Twitter. Force est de constater que les exemples sont nombreux, généralement d’auteurs anonymes. Bien que pénalement répréhensibles, les injures racistes n’ont pas disparu et sont même très présentes dans l’espace public (médias, Internet, réseaux sociaux). Certains clichés racistes sont constamment relayés, mais d’où viennent-ils ? Comment certains préjugés racistes concernant les personnes arabes et musulmanes présents aujourd’hui trouvent-ils leurs sources dans le passé ?

Aux origines du cliché : la bataille de Poitiers

Un cliché qui est très présent dans la sphère publique actuellement, est celui de “l’envahisseur”. A ce titre, un article de Libération datant du 8 septembre 2021 rapporte que Eric Zemmour, récent candidat à l’élection présidentielle, a été condamné à 3 000 euros d’amende pour avoir notamment évoqué une «invasion» de la France. Ces propos tenus en 2016 dans l’émission de télévision 'C à vous', sur France 5, on étés jugés comme «provocation à la haine religieuse». Mais d’où vient ce stéréotype ? Pour répondre à cette question, il convient de revenir sur un épisode important du roman national, celui de Charles Martel et la bataille de Poitiers. C’est justement le titre d’un livre publié par les historiens William Blanc et Christophe Naudin, qui a pour but de déconstruire le mythe qui entoure cet évènement.

La France n’existe pas à cette époque et le royaume des Francs est loin d’être unifié, et les raisons qui ont poussé Charles Martel à intervenir ne sont pas religieuses mais politiques.

Petit rappel des faits : à cette époque, il n’est pas question de France, mais du royaume des Francs, assez divisé, et dirigé par la dynastie mérovingienne. Cependant, l’autorité du roi est concurrencée par celle de son plus proche conseiller, le maire du palais. En 732, date de la bataille de Poitiers, le maire du palais est Charles Martel. Ce dernier est alors en concurrence avec Eudes, le duc d'Aquitaine qui justement subit des incursions musulmanes sur son territoire, ce contre quoi Charles Martel ne fait rien, dans un premier temps. Dans un second temps, un nouveau raid mené par le gouverneur de Cordoue menace Tours, dont la basilique contient beaucoup de bien de la dynastie mérovingienne. C’est pour cela que Charles Matel intervient, il intercepte le convoi expéditionnaire à Poitiers et le repousse. Deux conclusions viennent alors à l’esprit : la France n’existe pas à cette époque et le royaume des Francs est loin d’être unifié ; puis, les raisons qui ont poussé Charles Martel à intervenir ne sont pas religieuses mais politiques.

 

Une relecture de l’Histoire chargée dE RELIGION

En 1802, François-René de Chateaubriand publie l’ouvrage Génie du christianisme, dans lequel il érige Charles Martel comme défenseur de l’occident-chrétien face à l’obscurantisme musulman. Cette idée est utilisée dans les années 1830 lors de la colonisation de l’Algérie faisant de la bataille de Poitiers un élément de propagande. Cette appropriation de la bataille de Poitiers par la monarchie française est illustrée par le tableau Charles de Steuben peint en 1837 et commandé par Louis-Philippe. 

Cette représentation de l’invasion arabe, formée progressivement sur une certaine idée de l’Histoire, s’est suffisamment répandue pour qu’elle intègre l’imaginaire de certains.

Si François-René de Chateaubriand est à l’origine de ce cliché dans les mentalités françaises, un autre livre plus récent a réactivé le stéréotype. En 1996, le politologue américain Samuel Huntington, publie 'Le Choc des civilisations', livre dans lequel il théorise l'existence de grandes civilisations à l'échelle mondiale qui sont vouées de tous temps à se combattre. Cette vision du monde a fortement inspiré l’idéologie de l’extrême droite française en alimentant le fantasme d’un affrontement entre occident chrétien et orient musulman, comme l’illustre l’action des militants du groupe Génération identitaire qui en 2012 ont investi le chantier de la mosquée de Poitiers avec une banderole “732”.

Cette représentation de l’invasion arabe, formée progressivement sur une certaine idée de l’Histoire, s’est suffisamment répandue pour qu’elle intègre l’imaginaire de certains. Lorsqu’on entend aujourd’hui que « les arabes nous volent notre travail », il faut replacer ces propos dans la perspective d’une construction du cliché de l’Autre comme un envahisseur. Ce stéréotype est adapté aux problématiques actuelles, qui ne sont plus le pillage d’églises mais la crise de l’emploi et du travail inhérente à nos sociétés contemporaines. 

Le tableau La Bataille de Poitiers (octobre 732) est construit sur une dichotomie entre les francs et le corps expéditionnaire musulman. Venant de la gauche, et donc de l’Occident, l’armée de Charles Martel se distingue par sa détermination et son armement, composé de cottes de mailles, de haches et d’arcs. Au contraire, les musulmans fuient vers la droite, et donc l’Orient, fuient, capitulent, leurs visages déformés par la peur. Cette division est d’autant plus visible sur le tableau qu’elle est représentée par la couleur de la peau des protagonistes : les Francs ont la peau blanche au contraire des musulmans qui ont la peau plus foncée voire noire. Le tiers supérieur du tableau situe vaguement le lieu de la bataille, qui n’est alors pas connu avec précision, et le tiers inférieur est réservé, comme pour beaucoup des tableaux de cette époque, aux corps agonisants. L’action se déroule évidemment au centre du tableau, mettant en scène Charles Martel dominant la scène à cheval, brandissant une demi-francisque et protégeant la croix, symbole de la dimension religieuse qui est ajoutée à la bataille à cette époque. Enfin au cœur du tableau est représentée une femme protégeant son nouveau-né, c’est l’allégorie de la France, et même de l’Occident, que Charles Martel mais surtout Louis-Philippe doit protéger, justifiant la colonisation de l’Algérie.

Le corps des femmes d’origine maghrébine : de la Sarrasine à la beurette 

Les corps des femmes issues de l’immigration sont sans cesse utilisés, racontés, instrumentalisés dans l’espace public et l’imaginaire collectif. Les femmes d’origine maghrébine (arabes ou berbères) y sont extrêmement sujettes. Plusieurs clichés coexistent allant de la femme sexualisée désirable, objet de fantasmes, à celle d’une femme soumise, objet là encore, qu’il faudrait émanciper en raison des normes occidentales. La femme voilée (très souvent associée à la femme arabe) n’est pas maître de son choix, elle est enfermée dans un carcan. Comme le dit Jean Michel Blanquer (France Inter, 16 octobre 2019), "le voile n’est pas souhaitable" car il est incompatible avec sa vision de l’émancipation de la femme. 

Aujourd’hui, les femmes maghrébines qualifiées de la sorte sont bien souvent hyper-sexualisées, sur-érotisées.

Le terme « beurette » en est un des exemples les plus parlants.  La beurette, terme apparu dans les années 1980 est alors de féminin de « beur » en France ; femme d’origine maghrébine donc. Aujourd’hui, les femmes maghrébines qualifiées de la sorte sont bien souvent hyper-sexualisées, sur-érotisées, suffit-il de regarder le classement des recherches sur les sites pornographiques (en France, en 2019, « beurette » était le mot le plus recherché). Le rap participe à la diffusion de ce cliché auprès des jeunes générations. Ce fantasme de l’Autre arabe, musulmane, maghrébine, ultra désirée et désirable n’est pas nouveau et il faut remonter loin pour en faire la généalogie.

La colonisation : le sexe comme instrument de domination 

L’apport de l’histoire est essentiel pour approcher la construction de ce cliché et depuis une dizaine d’années. Les historien.e.s publient beaucoup à ce sujet, principalement sur la période contemporaine de la colonisation : sexe, race et colonie ou plus récemment sexualités, identités et corps colonisés. Le contrôle et la prédation du corps de la femme de l’Autre, le colonisé, est essentiel pour affermir la domination (d’autant dans une société patriarcale) et en même temps l’idée de l’inconnu, le goût de l’« exotisme » développe l’imaginaire, la fascination, le fantasme.

L’Orientalisme (mouvement culturel et historique du XIXe s.) a grandement participé à démocratiser l’image de la femme maghrébine désirable, lascive. Elles sont peintes dans des positions suggestives, racontées par les auteurs romantiques tel que Nerval comme des femmes intenses dont on ne voit que les yeux et les formes du corps mais elles sont représentées nues, dévêtues dans les images. La colonisation cristallise nécessairement la création de cet imaginaire occidental.

Cependant, c'est un terme vernaculaire qui n'a de sens qu'ici. Car il renvoie à un imaginaire français, une vision orientaliste qui date du Moyen Âge, explique Nacira Guénif-Souilamas, sociologue, anthropologue et maîtresse de conférence à Paris 8, et plus précisément des croisades pour l’historienne Christelle Taraud.

La Sarrasine du Moyen Âge : entre rejet et fascination 

Pendant les Croisades, les relations entre chrétiens et ce que ces derniers nomment les Sarrasins (les musulmans) s’intensifient. Parfois, ils cohabitent, par exemple en Péninsule Ibérique. Les chrétiens représentaient les hommes et les femmes sarrasines comme des êtres luxurieux, lascif et libidineux. Par exemple, sur une église on peut voir une femme, identifiable comme sarrasine, apparentée à Agar (considérée comme l’ancêtre des musulmans) qui relève d’une main sa robe. Ce motif iconographique symbolise au Moyen Âge la luxure. Dans l’imaginaire populaire de cette époque, la femme, et encore plus la femme sarrasine, est un instrument du diable qui pousse au péché du sexe.

Il y a une sorte de diabolisation de ces femmes sarrasines, mais aussi une fascination. Elles sont décrites comme belles (canon de beauté du féminin occidental de l’époque : long cheveux, blanches et jeunes par exemple). Ces femmes sont désirables car elles peuvent être converties au christianisme par l’amour. Dans les chansons de gestes (poèmes épiques médiévaux qui glorifient les actions des chrétiens), on trouve le motif de la belle sarrasine. La relation amoureuse entre un prince chrétien et une princesse sarrasine est au centre de beaucoup de ces chansons. Cette relation amoureuse, parfois racontée à la manière de l’amour courtois, conduit presque inévitablement à la conversion de la sarrasine. Cette fascination du corps de l’Autre est aussi une prédation qui entraîne la domination et l’inclusion de la femme dans le “camp du bien”, la chrétienté. Or, cette dialectique fascination/prédation est aussi valable pour la beurette. Elle est un modèle d’intégration de l’immigration dans les normes occidentales.

Aujourd’hui, les races n’existent pas mais elles continuent d’être opératoires en tant que catégories socio-économiques.

La mise en évidence de la généalogie de ces clichés racistes contemporains n’a pas pour but d’établir des parallèles strictes. Comprendre la création sur le temps long de ces clichés racistes permet par contre de réfléchir sur leur permanence dans la société. Pourquoi existent-ils encore alors que la société à changé ? Aujourd’hui, les races n’existent pas mais elles continuent d’être opératoires en tant que catégories socio-économiques. Pour lutter efficacement contre le racisme il faut donc avoir en tête toute la construction historique de ce phénomène pour mieux l’analyser et le déconstruire dans le présent. 

Bibliographie : 

BLANC William et NAUDIN Christophe, Charles Martel et la bataille de Poitiers, Montreuil, Libertalia,  2015

  • CHATEAUBRIAND François-René, Génie du christianisme, Paris, Migneret, 1802.

  • GHERARDI Eugène, Des images qui collent à la peau, Ethnotypes de Corse, de Bretagne et d’ailleurs, Ajaccio, Editions Alain Piazolla, 2020.

  • HUNTINGTON Samuel, Le choc des civilisations, New York, Simon and Schuster, 1996.

  • ROSSET Clément, Le réel et son double, Gallimard, Paris, 1976.

  • THIESSE Anne-Marie, La création des identités nationales, Europe, XVIIIe - XXe siècles, Paris, Editions du Seuil, 1999.

  • TOLAN John., Les Sarrasins. L’islam dans l’imagination européenne du Moyen âge, Paris, Audier, 2003

  • BOËTSCH Gilles, BANCEL Nicolas, et. suiv., Sexualités, identités & corps colonisés, Paris, CNRS édition, 2019

  • SAÏD Edward, L’Orientalisme, L’Orient créé par l’Occident, trad. Malamoud C., Paris, Seuil, 1980

  • WILLIAMS John, « Generationes Abrahae : Reconquest Iconography in Leon », dans : Gesta, 2, 16, 1977, p. 3-14

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