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Société, Culture G
5 février 2021
Sorcières : réprimées d'hier, émancipées d'aujourd'hui
L'Histoire de l'appropriation d'un symbole

Dans le top 10 des déguisements les plus portés durant Halloween, la sorcière fait peur. Une femme sans homme, vieille et mal intentionnée.

Aujourd’hui, il n’est pas nécessaire d’attendre la Toussaint pour les voir sortir de l’ombre. Le mercredi 25 novembre 2020, une marche destinée à lutter contre les violences faites aux femmes s’est tenue dans le centre ville de Nantes. Nous pouvions lire sur l’une des pancartes présentes « Nous sommes les petites filles des sorcières que le patriarcat n’a pas pu brûler ».  La femme au nez crochu des dessins anîmés de notre enfance a pris place sur des étendards brandis fièrement dans les luttes féministes de notre siècle.

Un historien spécialiste de l’époque moderne, Yann Lignereux, professeur à l’Université de Nantes, répond à quelques questions pour mieux comprendre ce phénomène qui prend place en Europe et aux États-Unis depuis les années 1970.

Réalisé par : Margo Magny

Remerciements à Yann Lignereux, enseignant chercheur en Histoire moderne à l'Université de Nantes

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Nantes, 25 novembre 2020, manifestation contre les violences faites aux femmes.

Qui sont ces femmes accusées de sorcellerie pendant l’Europe de la Renaissance?

Nez crochu, balais et potions magiques, c’est la première image qui se dessine lorsque l’on évoque le mot « sorcière ». C'est principalement entre les années 1580 et 1630, qu'elles ont dû faire face à une véritable chasse de la part de l'Europe de l'Ancien régime. Hors, avant d’être persécutées de la même manière que l’ont été les juifs et les lépreux, ces femmes seules, avaient pour fonction principale d’expliquer l’inexplicable aux villageois. Ceci est alors vite qualifié d’hérésie par l’Église qui comptait bien conserver ce rôle, et les accusa alors d’avoir effectué un pacte avec le diable. 

« Des femmes dont l’aura ou le charisme rend leur figure inquiétante, pour l’ordre familial et patriarcal de la société de l’Ancien régime ». Yann Lignereux.                                                           

L’ordre familial et patriarcal évoqué ici, c’est celui du couple uni par le mariage sous le sacrement de l’Église, du couple comme unité de consommation pour qui la procréation est la fin première. Ces femmes seules mettent alors à mal l’équilibre instauré par l’Église. Les revendications féministes d’aujourd’hui luttent contre « le patriarcat » au sens large du terme. Il est désigné dans les années 1970 par la deuxième vague féministe comme un système social d’oppression des femmes, par les hommes. C’est là qu’intervient la nuance entre des combats que plusieurs siècles séparent, c’est davantage l’organisation sociale et juridique fondée par les hommes qui est dénoncée dans nos manifestations.


    1. Le sabbat des sorcières, Goya, 1798

    2. Le sabbat des sorcières, Goya, 1798.

    3. Un point commun à deux combats que plusieurs siècles séparent : le patriarcat

Plusieurs similitudes peuvent être relevées entre ce qui était reproché aux sorcières de l’époque et ce qui constitue toujours des injonctions subies par les femmes contemporaines. D’abord, la vieillesse. Il suffit d’observer le marketing cosmétique qui s’adresse aux femmes avec pour mot d’ordre la promesse de pouvoir conserver sa jeunesse. On se retrouve inondé de publicités de produits « anti-âge » (terme d’ailleurs discutable), pour ne surtout pas atteindre cette date de péremption qui les guette. Ensuite, ne pas être l’archétype de la femme seule entourée de chats, ou pour être plus exacte, ne surtout pas être une femme sans homme.

« Dans le vol de la sorcière figure une liberté d’aller et venir, non seulement sans la permission du mari, mais le plus souvent à son insu si lui-même n’est pas sorcier, voire à son détriment » Armelle Le Bras-Chopard, Politologue française.  

Déjà, l’un des éléments qui constituait l’étrangeté de ces femmes était le fait qu’elles ne soient pas subordonnées par un homme. Ainsi, pour l’Ancien régime, le diable avait forcément dû intervenir dans l’équation. Au 21ème siècle, être une femme seule de 30 ans et sans enfant relève encore du défi lors des repas de famille. Ce qui nous amène au troisième point : ne pas enfanter. Si l’utérus des sorcières était vide, il était forcément habité par le diable. Les démonologues décrivent une femme « imbécile » qui signifie en latin « bequilus », ce qui à son tour signifie « bâton ». Autrement dit, être imbécile signifiait ne pas avoir de bâton (bâton ou phallus, je vous laisse deviner). Ceci explique pour beaucoup de philosophes dont Freud, ce caractère spécifique de la femme encline à faire le mal. En l’absence de fœtus, ce vide serait « gigoteur » et s’irrite dans le « creux du ventre », ce qui provoquerait leur folie.

Enfin, le désir charnel d’une femme est toujours tabou. Le Maleus Maleficarum (Marteau des sorcières) est le traité permettant de donner de la légitimité aux inquisiteurs durant la chasse aux sorcières. Et nous pouvions y lire que la luxure de la femme serait beaucoup plus charnelle que celle de l’homme.

Après ce bref rappel historique, il semblerait tout de même que les avancées scientifiques sur la sexualité féminine et son organe reproducteur soient bien plus avancées en 2021 que pendant la Renaissance. Néanmoins, si l’on observe de loin les revendications féministes actuelles, nous retrouvons ce qui plus tôt permettait d’accuser les femmes de sorcellerie. Une femme ne souhaitant pas avoir d’enfant peine à voir ce choix accepté par son entourage quand à contrario, un homme sans enfant, paraît indépendant. Passé la cinquantaine, une femme peine à être désirable aux yeux de la société, quand les hommes deviennent « sexy » avec leurs cheveux poivres et sels. Concernant la sexualité féminine, il semble toujours plus simple pour un homme de parler de masturbation ouvertement quand cet acte est encore tabou pour une femme, même au sein de son cercle d’ami· e· s. 

Face à ces parallèles, Yann Lignereux met en garde : il ne faudrait pas « Confondre la cause de ces femmes avec la cause des femmes d’aujourd’hui »

    1. Mal-aimées, jusqu’à dans notre culture populaire

En 1782, Anna Goldi est la dernière européenne à être condamnée à mort pour sorcellerie. Deux-cent vingt-six ans après sa décapitation, le Parlement lui donne le titre de « première » sorcière réhabilitée en Europe. Le mercredi 27 août 2008, elle est déclarée innocente. Oui, il y a seulement 13 ans, une sorcière condamnée il y a plusieurs siècles, a été déclarée innocente. Cet être qui paraît lointain, presque imaginaire, a mobilisé la justice il y a seulement quelque années.

« Anna Goldi, sorcière enfin bien aimée » voici ce que titre Le Monde en 2008. Ce titre en dit long sur ce que ces femmes représentent dans l’inconscient collectif. D’ailleurs, la série américaine Ma sorcière bien aimée diffusée en 1972 est l’une des rares représentations de la culture populaire à rompre certaines idées que nous nous faisons de la sorcière, comme celle que nous avons sur son apparence physique. Celle-ci demeure pourtant “la méchante” dans la majorité de nos séries, films, ou livres. Il suffit d’observer la sorcière effrayante de blanche neige, quand Harry Potter est probablement le sorcier le plus aimé de tous les temps. Un fait difficile à expliquer pour Yann Lignereux :

L’identification aux sorcières dans les luttes féministes contemporaines 

« Tremate, tremate, le streghe son tornate ! » [Tremblez, tremblez, les sorcières sont de retour !] criaient des féministes italiennes dans les années 1970. Le retour de la figure de la sorcière se concrétise dans plusieurs initiatives des groupes féministes, sur les réseaux sociaux, mais aussi lors de manifestations avec l’apparition de groupes distincts dans la foule, les « Witch Block ». Le magazine Friction a rencontré des witches de Paris et d’Aix Marseille pour comprendre les motivations de cette organisation. Pour ces femmes « La sorcière est un emblème féministe qui représente tou·te·s celles·eux qui ont été mis·e·s au ban de la société hétérocispatriarcale, notamment parce qu’elles·ils n’entraient pas dans les rôles genrés qui leurs étaient imposés.” 

« La sorcière, tel que Michelet l’a conçue, est d’avantage cette sorcière là, que les sorcières du 16ème siècle que ces mouvements féministes revendiquent »  Yann Lignereux

Les sorcières des Bouches-du-Rhône rappellent que la sorcière est un archétype populaire qui évoque “une femme forte, rebelle, qui s’échappe de son statut assigné, imposé, qui élargit son pouvoir en dehors des normes sociétales et qui pour ça est punie, isolée, vilipendée, brûlée au bûcher”.

« Un privilège occidental féminin de se revendiquer sorcière »  Yann Lignereux  

L’inconscient collectif a beau situer l’existence des sorcières et leur chasse à une époque lointaine, elles sont bel et bien présentes au 21ème siècle. Qu’elles brandissent des chapeaux pointus au milieu de manifestations ou qu’elles vivent en communauté dans les montagnes, nos sociétés occidentales ont su en faire un symbole de force et d’invincibilité. Yann Lignereux tient cependant à rappeler un point important :

« Au Népal, en Afrique, et en Indonésie, beaucoup de sorcières et de femmes souffrent de cette injonction et de cette accusation »  Yann Lignereux

Selon l’historien, il existerait alors un certain privilège occidental dans le fait de se revendiquer sorcière, quand celles-ci sont encore détenues dans des camps sur d’autres continents.

En Afrique, des camps de sorcières existeraient au Ghana depuis 1900. Le pays serait même devenu celui qui en compte le plus sur le continent. Leur expulsion est un puissant mécanisme de défense de l’ordre patriarcal. En 2010, une femme de 72 ans, Ama Hemma est brûlée vive. Ses meurtriers revendiquent avoir voulu éliminer sa magie noire. Ce meurtre a poussé le pays à faire pression sur le gouvernement qui s’engagea à fermer les camps. Fin 2019, le chiffre de 1000 femmes détenues au nord du Ghana serait descendu à 350. Parmi les faits qui leurs sont reprochés, il y a par exemple celui de ne pas avoir enfanté d’un garçon.

Ce qui semble être le scénario d’un mauvais film est pourtant une réalité. Alors quand ces femmes des autres continents pourront-elles à leur tour, brandir leurs balais fièrement ?

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